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C’EST MAGNIFIQUE.
Renata Santi n’avait mis que deux jours à lire le manuscrit. Elle redressa la tête, secoua ses longues boucles, en un geste théâtral – elle ressemblait à un Louis XIV de parodie.
— Ce tueur et sa quête du sang noir, vraiment… D’où sortez-vous des idées pareilles ?
Marc eut un mouvement d’épaules, modeste.
— Votre imaginaire… est glaçant. Sans flagornerie, c’est un des meilleurs thrillers que j’aie jamais lus. On tient un best-seller, mon petit, faites-moi confiance. Quand je pense aux pauvres récits sur lesquels nous avons travaillé ensemble… Mais nous allons rattraper le temps perdu !
Marc était maussade. Malgré ces compliments, il éprouvait une obscure tristesse d’avoir achevé le livre. Renata continuait :
— Nous devons aller très vite. Frapper un grand coup. Il n’y a pas grand-chose à corriger. On pourrait le publier en octobre. Qu’en pensez-vous ?
Marc ne répondit pas : le trac lui serrait l’estomac.
— Cette année, la rentrée littéraire est plate comme un trottoir. On va créer l’événement ! (Elle fit un grand geste du bras, comme si elle déployait un horizon éblouissant.) D’abord, campagne de publicité. Affiches. Teasings à la radio. Vous savez ce que c’est, non ?
Marc acquiesça. Renata parlait d’une voix de gorge, comme à court de souffle :
— J’ai déjà quelque chose en tête… Sur la couleur du sang. Je vous promets un truc bien effrayant !
Il demeurait muet. Elle ajouta, sur un ton de confidence :
— Avec un peu de chance, nous pourrions même tomber juste.
— Juste quoi ?
— Eh bien, vous savez… Le procès Reverdi.
Marc se raidit :
— Je croyais qu’on s’était entendus, vous et moi. Il n’est pas question de faire le moindre lien avec cette affaire, pigé ?
Renata leva ses deux paumes :
— Aucun problème. Mais les journalistes y penseront. Ce sera la première question qu’ils vous poseront.
— Alors, je ne ferai pas d’interviews.
— Je ne saisis pas vos craintes, ni vos scrupules. D’abord le fauve est en cage. Et surtout, votre roman est une vraie fiction. On peut penser à Reverdi, c’est vrai, au début. Mais ce que vous développez ensuite est tellement… spécifique. Chacun reconnaîtra la puissance de votre imagination.
Marc avait la gorge sèche. Aurait-il le courage de mentir jusqu’au bout ? Le cran de défendre le livre d’un autre ?
— Maintenant, reprit Renata, au boulot. (Elle frappa le manuscrit du plat de la main.) J’ai placé des Post-it là où vous devez retravailler. Trois fois rien. Pendant ce temps, on avance sur la couverture. Dans quinze jours, on sera à l’imprimerie !
Marc était paralysé sur son siège. L’évocation de Reverdi avait creusé un grand vide au fond de son ventre. Un souvenir lointain lui revint à l’esprit. Lorsqu’il cassait la baraque avec Vincent : ils étaient riches, fiers, débordants de vitalité – et cinglés. Ils avaient décidé une nuit de rejoindre un groupe qui pratiquait le saut à l’élastique au-dessus du pont de Chatou.
Cette nuit-là, il n’avait pas voulu se dégonfler. Harnaché de sangles et de boucles, il avait grimpé sur le parapet, face au vide. Avant même de sauter, il s’était senti mourir. Les flots noirs à plus de quarante mètres sous ses pieds lui tendaient le miroir de sa propre mort. Et en même temps l’attiraient, l’emplissaient déjà.
Il éprouvait maintenant la même sensation.
Sauf qu’aujourd’hui, il ne portait ni sangles, ni harnais, ni aucun élastique aux pieds.